Après un court séjour à la cité impériale où Kakita Katsugaya avait présenté ses respects et le rapport de ses dernières missions au nouveau champion d’émeraude, le jeune magistrat et ses yorikis, accompagnés de Kitsune Tokichiro qui semblait apprécier leur compagnie, faisaient route vers un petit village portant le nom d’Aichi-Mura. Un hameau habité seulement de quelques paysans, en bordure des plaines désolées du Soleil Doré. Mais que venaient-ils faire ici, ces cinq jeunes samouraïs ?
Le champion d’émeraude leur avait confié une mission de prestige : préparer et veiller au bon déroulement d’une partie de go qui devait opposer les deux meilleurs grands maîtres du moment, Kamato et Kakita Fujimura. Presque des vacances en fait. L’endroit avait été choisi précisément pour son calme et son isolement, afin de permettre aux deux maîtres de s’affronter en toute sérénité sans avoir à subir les passions et pressions d’une foule de curieux commentant le moindre de leurs mouvements.
Calme, le village l’était sans doute. Une cinquantaine d’habitant, une auberge, une forge, un temple à l’abandon et une vingtaine de huttes de bois, pour la moitié inoccupées. Le premier devoir des samouraïs serait de faire du village un lieu accueillant pour recevoir les deux grands maîtres. Le travail ne manquait pas : trouver un logement, réparer le toit et le plancher du temple – seul endroit décent ou jouer une partie de go dans le village – et s’assurer de la collaboration des habitants, qui n’avaient sans doute pas vu passer plus d’un samouraï ces dix dernières années… Le tout en moins de deux jours, l’arrivée des grands maîtres étant prévue pour le surlendemain.
Faisant fi du caractère fastidieux et humble des tâches à accomplir, les cinq jeunes gens se mettent à l’ouvrage, parvenant à être prêt pour accueillir leurs hôtes au moment de l’arrivée de ces derniers. Le premier à arriver, Kamato, était un homme âgé, au crane rasé. Un moine, en fait. Il était arrivé à pied, récitant continuellement des passages du Tao de Shinsei tout en avançant. Le second, Kakita Fujimura, était sans doute aussi âgé. De longs cheveux et une barbe blanche ornaient son visage harmonieux. Il était arrivé monté sur un poney et accompagné d’un seul serviteur, Eji. Ce dernier ne devait pas être beaucoup plus jeune que les deux grands maîtres.
La partie débuta dès le lendemain de l’arrivée des deux grands maîtres, sous la pagode du temple, comme prévu. Afin de garantir aux deux joueurs le calme dont ils escomptaient jouir, les cinq samouraïs durent faire preuve, les premiers jours, d’une grande attention. Ivrogne belliqueux, enfants jouant à la balle, pigeons habitués à nicher dans le temple… Rien de bien sérieux, mais autant d’événement qui, s’ils n’avaient pas été correctement gérés, auraient pu interrompre la partie et attirer les déshonneur sur ceux qui étaient supposés veiller sur son bon déroulement.
Certaines de ces interruptions potentielles étaient plus sérieuses. Ainsi, un petit groupe de rônins, prétendant être des magistrats venus collecter les taxes du village, provoquèrent une vive agitation parmi les habitants. Ressentant cette dernière sans en comprendre l’origine, les yorikis interrogèrent les villageois, qui expliquèrent la situation. Après leur avoir demandé de se calmer et de rentrer chez eux pendant qu’ils réglaient le problème, ils se rendirent à l’auberge du dernier Shochu, où les rônins attendaient que l’argent leur soir remis.
Autant dire qu’ils ne s’attendaient pas à trouver des samouraïs dans le village, et encore moins des magistrats. Face à leurs explications confuses, Bayushi Utemaru les somme de déposer les armes, ce qu’ils refusent. Un combat aussi bref que violent éclate… Un des rônins est tué, et les autres avouent : ils ont volé le symbole de magistrat que leur chef portait à un jeune samouraï du clan de la grue qu’ils ont battu à mort quelques jours plus tôt. Un tel crime méritant la mort, la sanction est appliquée dans l’heure, bien qu’à l’écart du village pour ne pas perturber le déroulement de la partie.
Signalons aussi les malaises qui commencèrent à s’attaquer à Kakita Fujimura quelques jours après le début de la partie, et dont la source fut identifié assez rapidement : un poison lent, mélangé à son thé, et qu’il devait sans doute ingérer à son insu depuis des semaines. Sans doute le « cadeau » de quelque opposant politique. Une fois le problème identifié, Fujimura-sama cessa de boire son thé personnel pour partager celui des autres samouraïs et tout rentra dans l’ordre.
Jusque là, la mission n’était pas aussi calme qu’escomptée, mais n’avait guère présenté de grand péril… Des événements bizarres devaient toutefois se produire à Aichi Mura. Tout commença le soir du quatrième jour de la partie. Tout le monde était rassemblé à l’auberge du dernier shochu pour le repas, lorsque deux samouraïs entrèrent, se dirigeant droit vers le comptoir. Il y avait un crabe, plutôt propre sur lui, engoncé dans une armure du guerre rutilante. Sur son armure, le symbole des magistrats d’émeraude. A côté de lui, un samouraï du clan de la licorne, le visage recouvert de peintures de guerre et de cicatrices, les cheveux en désordre. Il portait également une armure lourde, qui semblait avoir traversé maints champs de bataille. Il portait le mon du clan du scorpion en plus de celui de l’école des Moto.
Sur le comptoir, il y a un plat de riz et trois bouteilles de shochu, posées là par l’aubergiste en début de soirée, comme s’ils étaient attendus. Sans adresser la parole à quiconque, ils ouvrirent chacun une des bouteilles et les vidèrent d’un trait. Avant de s’attaquer au plat de riz. Dans l’assistance, personne ne tournait le regard vers eux, sauf les jeunes samouraïs… Ayant fini leur repas, le Moto se tourne vers l’aubergiste et demande d’une voix grinçante :
« Nous avions demandé quatre bouteilles de shochu, et il n’y en a que trois. »
« Mes excuses, samouraïs-sama, vu le nombre inhabituellement élevé de clients en cette période, c’est là le dernier shochu dont je dispose…
Le Hida rit bruyamment.
« Tu ne crois pas si bien dire, aubergiste. C’est sûrement le dernier shochu, en effet… »
D’un geste vif et précis, il partage le contenu de la bouteille pleine entre les deux vides, puis en tend une à son compagnon. Avant qu’ils ne les vident à nouveau d’une lampée, il s’interrompt…
« La nuit s'est dressée,
Fruit blet né d'un grain perdu,
Au dernier shochu ! »
Quelques instants plus tard, ils ont quitté l’auberge. Les cinq jeunes samouraïs essaient d’en savoir plus sur ces étranges visiteurs, apparemment attendus et connus de tous au village, d’autant qu’Asako Souta a perçu quelque chose de surnaturel dans leur présence. Entre ce que les villageois veulent bien leur expliquer et leurs propres déductions, ils comprennent qu’il s’agit des esprits de deux samouraïs qui n’ont pu achever une tache difficile il y a bien longtemps, et reviennent au village tous les 11 ans pour partager un dernier repas avant de revivre leurs dernières heures. Et la tradition veut que depuis des générations, le repas soit prêt pour eux à l’heure où ils arrivent.
Le lendemain de cet interlude bizarre, les cinq samouraïs aperçoivent une vieille connaissance qui remonte la route vers le village… Toritaka Yamamiya, le crabe maudit, poursuivi par la malchance. La dernière personne de l’empire qui doive mettre les pieds dans le village pendant qu’une partie de go supposée se dérouler dans le calme y a lieu.
Après qu’ils se soient mutuellement enquis de la raison de leur présence dans ce village reculé, Yamamiya s’explique. Il est sur les traces d’un ami de son ancêtre, Toritaka Tonozaka, celui qui semble-t-il attira la malédiction sur sa famille. Cet ami se nomme Hida Hiroku, et habitait non loin du village, dans les plaines du Soleil Doré. Il était magistrat d’émeraude peu après l’époque des Tonnerres.
Lorsque ses amis lui expliquent que l’esprit de celui qu’il cherche est passé le veille à l’auberge boire un shochu avec un pote, Yamamiya ne semble guère étonné. Seulement déçu d’être arrivé un jour trop tard. Cette nouvelle lui rend par contre l’énergie qui commençait à lui manquer, et après avoir salué tout le monde, il reprend sa route vers les plaines de Soleil Doré, espérant rattraper Hiroku avant qu’il ne soit trop tard… Et qu’il ne doive attendre 11 années de plus pour le rencontrer. Le bon côté des choses étant qu’il quitte les lieux immédiatement, évitant ainsi de mettre en péril la bon déroulement de la partie.
Toritaka Yamamiya qui prendrait part à une aventure sans y semer le trouble… Vous trouvez ça crédible ? Non ? Eh bien vous avez raison ! Trois jours plus tard, alors que la partie suit gentiment son cours, le jeune crabe fait irruption dans le village, gravement blessé…
« Oi… C’est horrible. Les force de l’Outremonde, elles sont à ma poursuite, à moins d’une demi-heure d’ici ! »
Il y a peu de temps pour planifier la défense du village. Tokichiro-san restera avec les paysans et les deux grands maîtres et le fera évacuer si nécessaire, pendant que ses compagnons feront face à l’ennemi dans le petit bois situé à une lieue du village, pour tenter de les surprendre… Et laisser du temps aux villageois pour préparer leur départ.
En route vers le bois, Yamamiya s’explique… Il est arrivé à la maison de Hiroku-sama, dans les plaines du Soleil Doré, alors que la nuit était tombée depuis longtemps. Dans la maison en ruine, un autel à Osano-Wo, autour duquel des esprits chantaient. Puis Hida Hiroku et son compagnon sont arrivés. Ils étaient gravement blessés et se repliaient vers l’autel. Soudain – Yamamiya semble mal à l’aise à ce point des explications – les esprits qui chantaient ont disparu. Hiroku-sama et son compagnons ont commencé à disparaître, eux aussi. Ils ont dit quelque chose à propos d’un rituel interrompu et d’un Sombre Moto libéré…
Comme il y avait du bruit dehors, Yamamiya est sorti. Il y a avait cet homme aux yeux bleu glacés, en armure de licorne, qui disait aux autres de se diriger vers le village le plus proche et de tout y détruire pour récupérer de l’énergie. Les autres étaient nombreux, trop pour Yamamiya. Plutôt que se jeter sur eux seul, il a préféré courir vers le village le plus proche, où il savait trouver des alliés. Il a couru avec toute l’énergie qu’il a pu rassembler, ses ennemis à ses trousses. L’un d’eux l’a d’ailleurs rattrapé et blessé, mais il est parvenu à s’en défaire.
Les explications de Yamamiya terminées, les samouraïs sont à leur poste, à l’orée de la forêt. Le faucon du jeune crabe les rejoint. L’ennemi n’est plus bien loin. Une sorte de géant au corps enflammé et à la tête de taureau. Trois monstres mi-loup mi-cochon, aussi grands que des poneys. Et en retrait, un humanoïde à la peau rouge, vêtu d’un hakama noir et armé d’un daïsho aux lames barbelées.
Les ennemis sont accueillis d’une volée de flèches, qui met hors de combat deux des quadrupèdes avant qu’ils n’arrivent au contact. Le géant enflammé et le dernier quadrupède engagent violemment les samouraïs. Souta-san, les voyant fondre sur lui prend peur et part vers le village en courant. Yamamiya-san affronte le molosse infernal, tandis que ses compagnons font face à l’espèce de minotaure, qui ne semble guère affecté par les coups qui lui sont portés.
Leur dernier adversaire, l’humanoïde à la peau rouge, s’est joint au combat un instant plus tard, comblant son retard avec une vitesse surprenante. Ses constantes piques et insultes contre le bushido et les samouraïs, tandis que lui même semble parfaitement à l’aise au milieu de combat, parviennent à déconcentrer les jeunes yorikis. Seul Katsugaya semble garder son calme, entrainé à ignorer toute distraction pour se consacrer uniquement à sa lame lorsqu’elle est tirée – ou en passe de l’être.
Sont-ce les kamis qui veillent sur les jeunes samouraïs ? Ou eux seuls qui sont parvenus à ne faire qu’un avec le vide, touché par la grâce au moment le plus critique ? Leurs adversaires tombent, l’un après l’autre. Eux-mêmes sont blessés, mais vivants. Seul bémol : de tout le combat, il n’y a eu aucune trace du Sombre Moto… Mais sans doute valait-il mieux ne pas l’affronter aujourd’hui
De retour au village, ayant raconté leur combat, ils sont fêtés en héros. Dès le lendemain, la partie pourra reprendre.
Une fois remis de leurs blessures, les samouraïs iront jusqu’à la maison de Hida Hiroku. L’autel à Osano-Wo est brisé. Yamamiya avouera être responsable de cet accident. Un faux mouvement… Il se met aussitôt en devoir de nettoyer les ruines de la maison, aidé par ses compagnons, qui essaient de réparer l’autel. Alors qu’ils viennent de terminer, les esprits de Hida Hiroku et Moto Tetsuo, son compagnon, leur apparaissent. La petite conversation qu’ils auront avec les jeunes samouraïs permettra à ceux-ci de comprendre le fin mot de l’histoire.
Il y a 300 ans, les deux samouraïs étaient sur les traces de Moto Yoshi. Ils étaient accompagnés de deux Phoenix, des shugenja. Les esprits qui incantaient et que Yamamiya a interrompu en brisant l’autel. Quand ils ont fait face au Sombre Moto et ses sbires, ils ont constaté qu’ils ne faisaient pas le poids. Les deux shugenja se sont sacrifiés pour envoyer les créatures de l’Outremonde dans un lieu hors du temps. Mais le sort était malgré tout trop faible et s’effritait avec le temps. Hiroku et Tetsuo ont prié les fortunes de leur donner un moyen de renforcer le sort, pour éviter que le sacrifice de leurs compagnons ne soit vain. Osano-Wo répondit à leur prière, liant leurs esprits et ceux des shugenja à la pierre qui accueillait son autel. Tous les 11 ans, ils devraient revivre le combat qui les avait opposé aux onis jusqu’au sort lancé par les shugenja. Puis Yamamiya a brisé le cycle, ce qui aurait été catastrophique si Katsugaya et ses yorikis n’avaient pas été là. Les onis sont détruits pour de bon. Reste qu’un sombre Moto a disparu dans la nature, et que les deux esprits sont voués à partir enfin en Meido, maintenant que le lien avec la pierre est brisé.
Quant à Tonozaka, l’ancêtre de Yamamiya, Hiroku se souvient de lui, et de la malédiction qui pesait sur lui. Il est désolé qu’elle affecte également sa descendance. Tout ce qu’il sait à propos de cette histoire c’est qu’elle date de l’époque où Tonozaka voyageait dans la région du Mur Au-delà des Montagnes de l’Océan. C’est la dernière information que les esprits partagent avant de s’évanouir définitivement. C’est bien peu pour Yamamiya, mais toujours mieux que rien…
La partie de go durera encore près de deux semaines, durant lesquelles plus aucun événement ne viendra la troubler. Les villageois, conscients de ce qu’ils doivent aux samouraïs, font de leur mieux pour ne pas interférer avec le déroulement de l’événement, qui se conclura par la victoire de Kamato. Il ne reste au magistrat et à ses yorikis qu’à repartir vers la cité impériale pour rendre compte de la réussite de leur mission et récolter la gloire méritée pour leurs actions.
PNJs rencontrés :
Eji : unique serviteur de Fujimara-sama, il semble y avoir entre les deux hommes un respect proche de l’amitié.
Hida Hiroku : mort il y a trois siècle, son esprit, lié à l’autel d’Osano-Wo, revient périodiquement revivre ses dernières heures afin d’honorer le sacrifice de ses compagnons. Il était un ami de l’aïeul de Yamamiya-san
Jokichi : il tient l’auberge d’Aichi-Mura, le dernier shochu, comme son père avant lui et son grand père avant son père…
Kakita Fujimara : grand maître de go, homme d’âge mur aux longs cheveux et à la barbe blanche, il est resté simple malgré son statut.
Kamato : grand maître de go, ce vieux moine au crâne rasé est un exemple de sérénité.
Keio : en l’absence de samouraï, c’est lui le chef du petit village.
Moto Tetsuo : mort il y a trois siècle, son esprit, lié à l’autel d’Osano-Wo, revient périodiquement revivre ses dernières heures afin d’honorer le sacrifice de ses compagnons.
Moto Yoshi : ce Sombre Moto, enfermé hors du temps grâce au sacrifice de deux shugenja, est maintenant libre de parcourir Rokugan…
Toritaka Yamamiya : jeune samouraï poursuivi par une malédiction familiale à laquelle il tente de mettre fin.
Le champion d’émeraude leur avait confié une mission de prestige : préparer et veiller au bon déroulement d’une partie de go qui devait opposer les deux meilleurs grands maîtres du moment, Kamato et Kakita Fujimura. Presque des vacances en fait. L’endroit avait été choisi précisément pour son calme et son isolement, afin de permettre aux deux maîtres de s’affronter en toute sérénité sans avoir à subir les passions et pressions d’une foule de curieux commentant le moindre de leurs mouvements.
Calme, le village l’était sans doute. Une cinquantaine d’habitant, une auberge, une forge, un temple à l’abandon et une vingtaine de huttes de bois, pour la moitié inoccupées. Le premier devoir des samouraïs serait de faire du village un lieu accueillant pour recevoir les deux grands maîtres. Le travail ne manquait pas : trouver un logement, réparer le toit et le plancher du temple – seul endroit décent ou jouer une partie de go dans le village – et s’assurer de la collaboration des habitants, qui n’avaient sans doute pas vu passer plus d’un samouraï ces dix dernières années… Le tout en moins de deux jours, l’arrivée des grands maîtres étant prévue pour le surlendemain.
Faisant fi du caractère fastidieux et humble des tâches à accomplir, les cinq jeunes gens se mettent à l’ouvrage, parvenant à être prêt pour accueillir leurs hôtes au moment de l’arrivée de ces derniers. Le premier à arriver, Kamato, était un homme âgé, au crane rasé. Un moine, en fait. Il était arrivé à pied, récitant continuellement des passages du Tao de Shinsei tout en avançant. Le second, Kakita Fujimura, était sans doute aussi âgé. De longs cheveux et une barbe blanche ornaient son visage harmonieux. Il était arrivé monté sur un poney et accompagné d’un seul serviteur, Eji. Ce dernier ne devait pas être beaucoup plus jeune que les deux grands maîtres.
La partie débuta dès le lendemain de l’arrivée des deux grands maîtres, sous la pagode du temple, comme prévu. Afin de garantir aux deux joueurs le calme dont ils escomptaient jouir, les cinq samouraïs durent faire preuve, les premiers jours, d’une grande attention. Ivrogne belliqueux, enfants jouant à la balle, pigeons habitués à nicher dans le temple… Rien de bien sérieux, mais autant d’événement qui, s’ils n’avaient pas été correctement gérés, auraient pu interrompre la partie et attirer les déshonneur sur ceux qui étaient supposés veiller sur son bon déroulement.
Certaines de ces interruptions potentielles étaient plus sérieuses. Ainsi, un petit groupe de rônins, prétendant être des magistrats venus collecter les taxes du village, provoquèrent une vive agitation parmi les habitants. Ressentant cette dernière sans en comprendre l’origine, les yorikis interrogèrent les villageois, qui expliquèrent la situation. Après leur avoir demandé de se calmer et de rentrer chez eux pendant qu’ils réglaient le problème, ils se rendirent à l’auberge du dernier Shochu, où les rônins attendaient que l’argent leur soir remis.
Autant dire qu’ils ne s’attendaient pas à trouver des samouraïs dans le village, et encore moins des magistrats. Face à leurs explications confuses, Bayushi Utemaru les somme de déposer les armes, ce qu’ils refusent. Un combat aussi bref que violent éclate… Un des rônins est tué, et les autres avouent : ils ont volé le symbole de magistrat que leur chef portait à un jeune samouraï du clan de la grue qu’ils ont battu à mort quelques jours plus tôt. Un tel crime méritant la mort, la sanction est appliquée dans l’heure, bien qu’à l’écart du village pour ne pas perturber le déroulement de la partie.
Signalons aussi les malaises qui commencèrent à s’attaquer à Kakita Fujimura quelques jours après le début de la partie, et dont la source fut identifié assez rapidement : un poison lent, mélangé à son thé, et qu’il devait sans doute ingérer à son insu depuis des semaines. Sans doute le « cadeau » de quelque opposant politique. Une fois le problème identifié, Fujimura-sama cessa de boire son thé personnel pour partager celui des autres samouraïs et tout rentra dans l’ordre.
Jusque là, la mission n’était pas aussi calme qu’escomptée, mais n’avait guère présenté de grand péril… Des événements bizarres devaient toutefois se produire à Aichi Mura. Tout commença le soir du quatrième jour de la partie. Tout le monde était rassemblé à l’auberge du dernier shochu pour le repas, lorsque deux samouraïs entrèrent, se dirigeant droit vers le comptoir. Il y avait un crabe, plutôt propre sur lui, engoncé dans une armure du guerre rutilante. Sur son armure, le symbole des magistrats d’émeraude. A côté de lui, un samouraï du clan de la licorne, le visage recouvert de peintures de guerre et de cicatrices, les cheveux en désordre. Il portait également une armure lourde, qui semblait avoir traversé maints champs de bataille. Il portait le mon du clan du scorpion en plus de celui de l’école des Moto.
Sur le comptoir, il y a un plat de riz et trois bouteilles de shochu, posées là par l’aubergiste en début de soirée, comme s’ils étaient attendus. Sans adresser la parole à quiconque, ils ouvrirent chacun une des bouteilles et les vidèrent d’un trait. Avant de s’attaquer au plat de riz. Dans l’assistance, personne ne tournait le regard vers eux, sauf les jeunes samouraïs… Ayant fini leur repas, le Moto se tourne vers l’aubergiste et demande d’une voix grinçante :
« Nous avions demandé quatre bouteilles de shochu, et il n’y en a que trois. »
« Mes excuses, samouraïs-sama, vu le nombre inhabituellement élevé de clients en cette période, c’est là le dernier shochu dont je dispose…
Le Hida rit bruyamment.
« Tu ne crois pas si bien dire, aubergiste. C’est sûrement le dernier shochu, en effet… »
D’un geste vif et précis, il partage le contenu de la bouteille pleine entre les deux vides, puis en tend une à son compagnon. Avant qu’ils ne les vident à nouveau d’une lampée, il s’interrompt…
« La nuit s'est dressée,
Fruit blet né d'un grain perdu,
Au dernier shochu ! »
Quelques instants plus tard, ils ont quitté l’auberge. Les cinq jeunes samouraïs essaient d’en savoir plus sur ces étranges visiteurs, apparemment attendus et connus de tous au village, d’autant qu’Asako Souta a perçu quelque chose de surnaturel dans leur présence. Entre ce que les villageois veulent bien leur expliquer et leurs propres déductions, ils comprennent qu’il s’agit des esprits de deux samouraïs qui n’ont pu achever une tache difficile il y a bien longtemps, et reviennent au village tous les 11 ans pour partager un dernier repas avant de revivre leurs dernières heures. Et la tradition veut que depuis des générations, le repas soit prêt pour eux à l’heure où ils arrivent.
Le lendemain de cet interlude bizarre, les cinq samouraïs aperçoivent une vieille connaissance qui remonte la route vers le village… Toritaka Yamamiya, le crabe maudit, poursuivi par la malchance. La dernière personne de l’empire qui doive mettre les pieds dans le village pendant qu’une partie de go supposée se dérouler dans le calme y a lieu.
Après qu’ils se soient mutuellement enquis de la raison de leur présence dans ce village reculé, Yamamiya s’explique. Il est sur les traces d’un ami de son ancêtre, Toritaka Tonozaka, celui qui semble-t-il attira la malédiction sur sa famille. Cet ami se nomme Hida Hiroku, et habitait non loin du village, dans les plaines du Soleil Doré. Il était magistrat d’émeraude peu après l’époque des Tonnerres.
Lorsque ses amis lui expliquent que l’esprit de celui qu’il cherche est passé le veille à l’auberge boire un shochu avec un pote, Yamamiya ne semble guère étonné. Seulement déçu d’être arrivé un jour trop tard. Cette nouvelle lui rend par contre l’énergie qui commençait à lui manquer, et après avoir salué tout le monde, il reprend sa route vers les plaines de Soleil Doré, espérant rattraper Hiroku avant qu’il ne soit trop tard… Et qu’il ne doive attendre 11 années de plus pour le rencontrer. Le bon côté des choses étant qu’il quitte les lieux immédiatement, évitant ainsi de mettre en péril la bon déroulement de la partie.
Toritaka Yamamiya qui prendrait part à une aventure sans y semer le trouble… Vous trouvez ça crédible ? Non ? Eh bien vous avez raison ! Trois jours plus tard, alors que la partie suit gentiment son cours, le jeune crabe fait irruption dans le village, gravement blessé…
« Oi… C’est horrible. Les force de l’Outremonde, elles sont à ma poursuite, à moins d’une demi-heure d’ici ! »
Il y a peu de temps pour planifier la défense du village. Tokichiro-san restera avec les paysans et les deux grands maîtres et le fera évacuer si nécessaire, pendant que ses compagnons feront face à l’ennemi dans le petit bois situé à une lieue du village, pour tenter de les surprendre… Et laisser du temps aux villageois pour préparer leur départ.
En route vers le bois, Yamamiya s’explique… Il est arrivé à la maison de Hiroku-sama, dans les plaines du Soleil Doré, alors que la nuit était tombée depuis longtemps. Dans la maison en ruine, un autel à Osano-Wo, autour duquel des esprits chantaient. Puis Hida Hiroku et son compagnon sont arrivés. Ils étaient gravement blessés et se repliaient vers l’autel. Soudain – Yamamiya semble mal à l’aise à ce point des explications – les esprits qui chantaient ont disparu. Hiroku-sama et son compagnons ont commencé à disparaître, eux aussi. Ils ont dit quelque chose à propos d’un rituel interrompu et d’un Sombre Moto libéré…
Comme il y avait du bruit dehors, Yamamiya est sorti. Il y a avait cet homme aux yeux bleu glacés, en armure de licorne, qui disait aux autres de se diriger vers le village le plus proche et de tout y détruire pour récupérer de l’énergie. Les autres étaient nombreux, trop pour Yamamiya. Plutôt que se jeter sur eux seul, il a préféré courir vers le village le plus proche, où il savait trouver des alliés. Il a couru avec toute l’énergie qu’il a pu rassembler, ses ennemis à ses trousses. L’un d’eux l’a d’ailleurs rattrapé et blessé, mais il est parvenu à s’en défaire.
Les explications de Yamamiya terminées, les samouraïs sont à leur poste, à l’orée de la forêt. Le faucon du jeune crabe les rejoint. L’ennemi n’est plus bien loin. Une sorte de géant au corps enflammé et à la tête de taureau. Trois monstres mi-loup mi-cochon, aussi grands que des poneys. Et en retrait, un humanoïde à la peau rouge, vêtu d’un hakama noir et armé d’un daïsho aux lames barbelées.
Les ennemis sont accueillis d’une volée de flèches, qui met hors de combat deux des quadrupèdes avant qu’ils n’arrivent au contact. Le géant enflammé et le dernier quadrupède engagent violemment les samouraïs. Souta-san, les voyant fondre sur lui prend peur et part vers le village en courant. Yamamiya-san affronte le molosse infernal, tandis que ses compagnons font face à l’espèce de minotaure, qui ne semble guère affecté par les coups qui lui sont portés.
Leur dernier adversaire, l’humanoïde à la peau rouge, s’est joint au combat un instant plus tard, comblant son retard avec une vitesse surprenante. Ses constantes piques et insultes contre le bushido et les samouraïs, tandis que lui même semble parfaitement à l’aise au milieu de combat, parviennent à déconcentrer les jeunes yorikis. Seul Katsugaya semble garder son calme, entrainé à ignorer toute distraction pour se consacrer uniquement à sa lame lorsqu’elle est tirée – ou en passe de l’être.
Sont-ce les kamis qui veillent sur les jeunes samouraïs ? Ou eux seuls qui sont parvenus à ne faire qu’un avec le vide, touché par la grâce au moment le plus critique ? Leurs adversaires tombent, l’un après l’autre. Eux-mêmes sont blessés, mais vivants. Seul bémol : de tout le combat, il n’y a eu aucune trace du Sombre Moto… Mais sans doute valait-il mieux ne pas l’affronter aujourd’hui
De retour au village, ayant raconté leur combat, ils sont fêtés en héros. Dès le lendemain, la partie pourra reprendre.
Une fois remis de leurs blessures, les samouraïs iront jusqu’à la maison de Hida Hiroku. L’autel à Osano-Wo est brisé. Yamamiya avouera être responsable de cet accident. Un faux mouvement… Il se met aussitôt en devoir de nettoyer les ruines de la maison, aidé par ses compagnons, qui essaient de réparer l’autel. Alors qu’ils viennent de terminer, les esprits de Hida Hiroku et Moto Tetsuo, son compagnon, leur apparaissent. La petite conversation qu’ils auront avec les jeunes samouraïs permettra à ceux-ci de comprendre le fin mot de l’histoire.
Il y a 300 ans, les deux samouraïs étaient sur les traces de Moto Yoshi. Ils étaient accompagnés de deux Phoenix, des shugenja. Les esprits qui incantaient et que Yamamiya a interrompu en brisant l’autel. Quand ils ont fait face au Sombre Moto et ses sbires, ils ont constaté qu’ils ne faisaient pas le poids. Les deux shugenja se sont sacrifiés pour envoyer les créatures de l’Outremonde dans un lieu hors du temps. Mais le sort était malgré tout trop faible et s’effritait avec le temps. Hiroku et Tetsuo ont prié les fortunes de leur donner un moyen de renforcer le sort, pour éviter que le sacrifice de leurs compagnons ne soit vain. Osano-Wo répondit à leur prière, liant leurs esprits et ceux des shugenja à la pierre qui accueillait son autel. Tous les 11 ans, ils devraient revivre le combat qui les avait opposé aux onis jusqu’au sort lancé par les shugenja. Puis Yamamiya a brisé le cycle, ce qui aurait été catastrophique si Katsugaya et ses yorikis n’avaient pas été là. Les onis sont détruits pour de bon. Reste qu’un sombre Moto a disparu dans la nature, et que les deux esprits sont voués à partir enfin en Meido, maintenant que le lien avec la pierre est brisé.
Quant à Tonozaka, l’ancêtre de Yamamiya, Hiroku se souvient de lui, et de la malédiction qui pesait sur lui. Il est désolé qu’elle affecte également sa descendance. Tout ce qu’il sait à propos de cette histoire c’est qu’elle date de l’époque où Tonozaka voyageait dans la région du Mur Au-delà des Montagnes de l’Océan. C’est la dernière information que les esprits partagent avant de s’évanouir définitivement. C’est bien peu pour Yamamiya, mais toujours mieux que rien…
La partie de go durera encore près de deux semaines, durant lesquelles plus aucun événement ne viendra la troubler. Les villageois, conscients de ce qu’ils doivent aux samouraïs, font de leur mieux pour ne pas interférer avec le déroulement de l’événement, qui se conclura par la victoire de Kamato. Il ne reste au magistrat et à ses yorikis qu’à repartir vers la cité impériale pour rendre compte de la réussite de leur mission et récolter la gloire méritée pour leurs actions.
PNJs rencontrés :
Eji : unique serviteur de Fujimara-sama, il semble y avoir entre les deux hommes un respect proche de l’amitié.
Hida Hiroku : mort il y a trois siècle, son esprit, lié à l’autel d’Osano-Wo, revient périodiquement revivre ses dernières heures afin d’honorer le sacrifice de ses compagnons. Il était un ami de l’aïeul de Yamamiya-san
Jokichi : il tient l’auberge d’Aichi-Mura, le dernier shochu, comme son père avant lui et son grand père avant son père…
Kakita Fujimara : grand maître de go, homme d’âge mur aux longs cheveux et à la barbe blanche, il est resté simple malgré son statut.
Kamato : grand maître de go, ce vieux moine au crâne rasé est un exemple de sérénité.
Keio : en l’absence de samouraï, c’est lui le chef du petit village.
Moto Tetsuo : mort il y a trois siècle, son esprit, lié à l’autel d’Osano-Wo, revient périodiquement revivre ses dernières heures afin d’honorer le sacrifice de ses compagnons.
Moto Yoshi : ce Sombre Moto, enfermé hors du temps grâce au sacrifice de deux shugenja, est maintenant libre de parcourir Rokugan…
Toritaka Yamamiya : jeune samouraï poursuivi par une malédiction familiale à laquelle il tente de mettre fin.